Mon père n’aura pas eu le temps de me lire. Il savait que j’écrivais, mais il est parti avant de découvrir mon roman et avant de savoir que je deviendrais biographe certifiée.
La semaine prochaine, je commencerai ma toute première biographie. Alors, j’ai imaginé ce qu’il aurait pu me dire.
Cette lettre est imaginaire, mais elle s’appuie sur un souvenir bien réel : un poème écrit et envoyé pendant son séjour à l’hôpital, avec sa réponse et son humour bien à lui. En la relisant, j’entends presque sa voix. J’y retrouve ses mains de réparateur, son rêve d’écrire qu’il disait inutile, et cette fierté qu’il m’aurait peut-être confiée en me voyant prendre le chemin des histoires.
Ma fille,
Je te l’ai dit et je te l’ai souvent répété : « écrire des livres ne sert à rien ». Est-ce que je me le répétais pour me convaincre moi-même que mon rêve était vain. Depuis les champs de mon enfance, où je lisais secrètement « Le tour du monde en 80 jours, jusqu’à aujourd’hui, où je ne peux plus lire un livre, sans m’endormir sur les lignes qui dansent, comme si elles me disaient : « tu vois bien que la lecture te rend toujours aussi paresseux. »
Alors j’ai pris un autre chemin, dans ma vie toute cassée, j’ai voulu réparer. Réparer les voitures, réparer les mobylettes, réparer les tracteurs, les camions, les tondeuses, encore et toujours. Et ça m’a rendu heureux, enfin je crois. Le bonheur des autres m’a rendu heureux, les voir repartir dans leur voiture pour des kilomètres, c’était grisant. Mais un jour, on raccroche les clés et le bleu de travail et que reste-t-il de cette joie ?
Sur mon lit d’hôpital, tu avais déposé ce poème :
« J’avais une poule
Elle aimait les vers,
Les vers de terre
Le vert des arbres
Elle avait toujours
La tête en l’air
Les yeux bizarres
Elle dormait
Dans un chapeau
Les pattes à l’envers
Elle pondait chaque jour
Des œufs carrés
Des œufs rayés
Pendant que moi
Je ronflais sur mon oreiller. »
J’ai souri de ta naïveté, avec un pincement au cœur, je t’ai répondu : « Jusque-là je connaissais la gomme carrée, les souliers à bouts carrés, ou encore la racine carrée, mais pas les œufs, je serais curieux de voir les petits poussins carrés. Très inspirée la poète. » Finalement, j’aurais pu moi aussi être poète bricoleur, et je vais m’endormir avec ce regret de ne pas avoir pu écrire « les mémoires d’un âne ». Les mémoires aujourd’hui c’est toi qui les écris, alors va sur ton chemin car je suis fier d’avoir une fille écrivain, comme Marguerite Yourcenar. Les vaches pourront bien attendre un peu.
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