Un contraste saisissant : du bleu de La Ciotat au gris de la Bretagne
Un instant de résonance sous le soleil du Sud
J’étais bien tranquillement sous le soleil de La Ciotat, il y a quelques jours. Immergée dans cette eau bleu azur, j’essayais tant bien que mal d’apprivoiser la mer — toujours un peu trop froide à mon goût. Puis, tout au loin, mon regard a accroché des voilures familières : plusieurs petits Optimists qui glissaient doucement sur l’onde. Et soudain, sans crier gare, sous la chaleur douce du Sud, toute l’âpreté d’un souvenir d’enfance m’est revenue en plein visage.
Le supplice des mercredis bretons
C’était un mois de novembre comme la Bretagne Sud sait en fabriquer. Un ciel bas, découpé dans des nuances de gris ardoise, une pluie fine qui colle aux joues et ce vent tenace qui siffle entre les pignons. Comme chaque semaine, l’école avait programmé notre séance de voile. Pour beaucoup d’enfants du coin, c’était une bouffée d’air pur. Pour moi, c’était un supplice.
Je suis une fille de la terre, pas de l’eau. Les champs, la terre ferme, les arbres ont toujours été mon refuge. L’océan, lui, m’a toujours paru être un cheval sauvage, imprévisible et indomptable, qui me flanquait des angoisses immenses.
Le piège de l’océan et la tempête de l’enfance
L’Optimist surchargé
Ce jour-là, en arrivant sur la cale, je regarde les petits bateaux gris qui se balancent vivement : des Optimists. Dans ma tête de petite fille, la logique est imparable : « On ne montera jamais là-dedans avec une tempête pareille. »
Et pourtant, les adultes en ont décidé autrement. On nous envoie au casse-pipe, c’est certain. Nous voilà entassés à cinq sur une embarcation conçue pour trois personnes au maximum. L’air est lourd. L’odeur marécageuse de la vase me soulevait le cœur, tandis que l’iode perçait l’air et me brûlait presque les yeux.
Le chavirage et la colère des enfants
Puis, le piège s’est refermé.
Le vent s’est levé brusquement, d’un coup de traître. Une rafale d’une violence inouïe frappe le bateau. La barre de fer vole. Je revois ce geste fulgurant venir frapper de plein fouet le visage de ma camarade, Gabrielle, la projetant instantanément sous la coque. Le bateau chavire, et nous voilà tous les cinq jetés dans une eau glacée et sombre.
De qui tenait la barre ce jour-là, je n’en ai plus aucun souvenir. Des trois autres camarades autour de moi, leurs visages se sont effacés dans le brouillard du choc. Ce qui me reste, c’est l’image tragique de Gabrielle, et mes propres cris. Des hurlements qui déchiraient l’immensité de l’océan, portés par une colère noire contre ces adultes irresponsables qui nous avaient jetés dans la gueule du loup. Je criais à l’aide. Les secondes s’étiraient, devenaient des heures de terreur pur jus.
« Regarde ailleurs » : le silence imposé face au drame
L’accident de Gabrielle
Puis, enfin, le ronronnement rassurant du moteur du bateau de sécurité a fendu le clapotis.
On a hissé Gabrielle à bord du zodiaque orange. La corde du bateau s’était enroulée autour de son cou. Elle était inconsciente, ne respirait plus. Son visage avait pris une teinte bleue, effrayante. Je grelottais de froid, trempée jusqu’aux os, dévorée par la peur. Mais personne ne s’occupait de moi. Et c’était bien normal : la vie de ma camarade se jouait à cet instant précis.
Un geste froid d’adulte
C’est alors que mon institutrice a eu ce geste. Un geste d’une froideur et d’une violence symbolique retenue, sans la moindre compassion : me voyant captivée et terrifiée par le corps sans vie de Gabrielle, elle a attrapé ma tête et l’a tournée brutalement vers l’horizon :
« Regarde ailleurs. Ne regarde pas ça. »
Sous les gestes de premier secours du moniteur, le corps de Gabrielle a eu un sursaut. Elle a fini par vomir le bout de pomme qu’elle avait avalé quelques heures plus tôt. La vie distribuait un sursis. Gabrielle a passé quinze jours à l’hôpital, entourée, choyée, protégée par des adultes coupables et soulagés.
Les oubliés du rivage et le pouvoir réparateur de la plume
Le retour forcé à l’eau
Et nous ? Quant à moi et aux trois autres oubliés du naufrage, nous sommes restés sur le rivage avec notre détresse et nos frissons. Personne n’est venu nous demander si tout allait bien. À cette époque, l’écoute n’était pas la règle. Les cellules psychologiques n’existaient pas. On se contentait d’un précepte brutal et sans appel : « Retourne sur l’eau, c’est comme ça que tu vaincras ta peur. »
Apprivoiser les tempêtes par l’écriture
Mais la volonté ne suffit pas toujours à guérir les fêlures. C’est précisément ici que s’ancre mon métier d’écrivain biographe. Si on m’a autrefois ordonné de regarder ailleurs, aujourd’hui, mon rôle est de faire tout le contraire. J’aide à poser un regard doux et attentif sur ce qui a fait mal, à transformer le silence des photos ou des souvenirs douloureux en un récit littéraire apaisé.
Aujourd’hui encore, bien des années plus tard, loin de la Bretagne et des cours de voile forcés, il m’a suffi d’apercevoir ces petits bateaux gris, pourtant baignés de soleil et de bleu, pour que tout remonte. La mémoire du corps est tenace. Et dans le souffle des jours d’orage, il m’arrive toujours les mêmes effluves : l’odeur de la vase, le froid de l’eau glacée, et le parfum amer d’une coquille de noix renversée.
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